9.2 Idéologies linguistiques et Sprachkritik en croate
Autor/innen
- Jadranka Gvozdanović
- Paul Chibret
Toutes les évolutions récentes du croates étaient marquées idéologiquement au niveau macrolinguistique. Au 16e siècle, époque de la Renaissance, les variétés linguistiques régionales des Dalmates furent élevées, conformément à l’idéologie de la Renaissance, au niveau de la langue littéraire et rendues équivalentes à d’autres langues standards. Toute la palette de variétés linguistiques fut pris en charge par la nouvelle langue littéraire, dont elles étaient différenciées par un emploi stylistique particulier. S’ajoute à cela une langue littéraire issue d’un dialecte kaïkavien, développée depuis le 16e siècle dans le nord-ouest de la Croatie, qui prit le dessus, au fil des siècles, sur les autres dialectes mais qui, à la fin du 19e siècle, resta en dehors de la norme standard choisie, ce qui réduisit sa visibilité par la suite. Sur la côte adriatique apparut au 16e siècle une langue littéraire, variante dialectale du tchakavien.
Il en fut tout autrement au 17e siècle, quand le tchakavien et le chtokavi en furent admis comme constituants d’une seule langue et comme porteurs de la même identité suprarégionale, comme le furent aussi plus tard les dialectes kaïkaviens et leurs formes extérieures. Depuis, se sont développées des aspirations à unifier les dialectes tchakaviens et chtokaviens pour aboutir à une lange hybride des écrivains (issue du fameux cercle d’Ozalj), qui se situe à la frontière du kaïkavien, du tchakavien et du chtokavien, à l’ouest du pays. L’idée d’un patrimoine lexical commun mena à concevoir des dictionnaires intégratifs et à trouver des solutions grammaticales partiellement hybrides. De plus, au 17e siècle, la langue fut normée, sous l’impulsion romaine, pour servir les besoins de la Contre-Réforme catholique. Cette norme orientée vers un but n’était pas directement inclusive ; il s’agissait d’une norme linguistique abstraite, reconstruite à partir de l’histoire et de la littérature et qui admettait les variétés linguistiques comme des possibilités d’implémentation à valeur égale. Cette norme fut mise en place pour traduire des textes bibliques et contribua à fonder et à consolider une identité. Au début du 19e sièc le, se greffa là-dessus l’idéologie politique et culturelle de la langue nationale. Dès lors, cette norme linguistique n’était plus abstraite mais ancrée dans une histoire culturelle et dans l’idéal politique de l’Etat national. Au 20e siècle, la langue commune des Croates et des Serbes, dont la norme fut partiellement imposée par la force (et qui excluait les Bosniaques, les Herzégoviniens et les Monténégrins), servit l’idéologie politique de l’Etat plurinational qui apparut à l’issue de la Première Guerre Mondiale et se pérennisa après la Seconde, avec le communisme jusqu’en 1991. Depuis la fin des années 60, des processus de normalisation unilingues reprennent vie, en particulier en Croatie, et trouvent leur place dans l’idéologie linguistique nationale qui mena à la chute de l’état plurinational de Yougoslavie. L’idéologie linguistique post-yougoslave revient aux racines linguistiques attestées historiquement et complète le processus de construction d’une identité, freiné au cours de l’histoire, par une distinction des variétés linguistiques concurrentes.

